© 2017 Galerie L'Entrée des Artistes.

25, rue des Tournelles 75004 Paris, France

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 Expositions Passées 

Corps et Ames

Sylvia Baldeva

Ho My An

Diane Vo Ngoc

du 06 novembre au 5 décembre 2018

« Que j'aime voir, chère indolente / De ton corps si beau / Comme une étoffe vacillante, / Miroiter la peau ! » confesse Baudelaire dans une vaporeuse rêverie dédiée à l’une de ses muses les plus fameuses, Jeanne Duval, où l’âme fiévreuse du poète tente désespérément de dompter - par d’incandescentes incantations -  un amour passionnel, source de souffrance, qui l’emporte dans un exotique voyage des sens. « A te voir marcher en cadence, / Belle d'abandon, / On dirait un serpent qui danse / Au bout d'un bâton ». Le corps désiré devient cette vénéneuse étoile qui consume l’inspiration. Une fleur du mal plantée à même le cœur d’où se libère le vin amer des amours vagabondes. Le corps, suggéré, sublimé, fantasmé, est donc à l’origine de bien des mots ; maux que l’on n’hésite pas à soigner dans l’atmosphère éthérée de Paradis artificiels…

De gracieuses arabesques en rondes festives, de frêles silhouettes en vénus callipyges, de lignes sculpturales en mouvements expressifs, de traits abstraits en vibrantes esquisses, de fantomatiques absences en joyeuses sarabandes, le corps met en scène aussi habilement les passions humaines que les tragédies divines ; transfigure la chair en traduisant la fragilité, la force et la grâce de l’humain dans son irrépressible ambition d’embrasser, de défier et d’investir l’espace ; sublime transcendance qu’on appelle la vie. Cette sauvage nécessité de traduire son énergie - aussi primitive qu’universelle -  habite les créations de tous horizons au mépris des disciplines, des frontières et des soubresauts de l’histoire de l’art. Alors, osons une hypothèse audacieuse : et si l’art n’avait pour autre mission que de représenter l’essence des êtres, cette mystérieuse vibration des corps ?

Sa représentation semble ainsi intimement liée à l’art : de l’art pariétal aux avant-gardes en passant par les mystères du Verbe qui se fait chair dans le dogme de l’Incarnation, le corps n’a cessé d’être stylisé, idéalisé, magnifié, fragmenté, hybridé, déstructuré, géométrisé, défiguré, disloqué, hybridé. Objet de bien des scandales, au centre de nombreuses polémiques et controverses, victime de censure, son caractère subversif n’est plus pas à démontrer. Car le corps reste éminemment politique : liberté de disposer de son corps, liberté d’en faire un territoire de pensée, liberté de ne pas répondre au diktat des normes, ou liberté de l’afficher à la face du monde. En cela, il s’inscrit au cœur de la modernité et la manière pour les artistes de le faire entrer dans leurs créations fait écho aux interrogations qui traversent la société : de l’indignation née de l’Olympia de Manet qui substitue le nu réaliste aux canons esthétiques traditionnels, en passant par la révolution cubiste, l’art brut ou le travail de Giacometti et Bacon, la mise en scène du corps n’a cessé d’ébranler les carcans sociaux. Au point, pour l’artiste de faire corps avec l’œuvre. Des Drippings de Pollock aux empreintes de corps des modèles-pinceaux de Klein, l’objet de la représentation ne cesse se dissoudre dans le processus créateur lui-même pour se focaliser sur la pulsion, l’énergie, l’identité, brisant net l’unité du sujet conscient. Un thème inépuisable !

                                     

Sylvia Baldeva illustre la féminité à l’état pur : gracieuse, élégante, douce, fascinante. Ses visages et ses corps vous emportent dans un monde rêvé. Les êtres y sont  parfaits et lorsqu’ils vous regardent vous êtes tout simplement conquis.

Ce monde étrange, Ho My An le connait également, ses personnages en viennent aussi. Ses femmes nagent ou plutôt dansent dans l’eau telles des sirènes. Les corps se dévoilent au détour d’un mouvement, d’une surprise, d’une tache de couleur. Ils nous tendent la main et nous incite à les rejoindre dans cet univers coloré et poétique.

 

Mais un corps est-il l’identité de celui qui le porte ? Définit il l’individu ? Pour Diane Vo Ngoc la réponse est ailleurs. La personnalité est issue d’une histoire, d’une culture que le corps va présenter avec élégance par le biais de vêtements traditionnels transmis de génération en génération. L’âme influence le corps, elle va lui donner sa grâce et son caractère

A Corps Perdus

LiLiROZE

Ewa Hauton

EkAT

05 octobre au 04 novembre 2018

« Que j'aime voir, chère indolente / De ton corps si beau / Comme une étoffe vacillante, / Miroiter la peau ! » confesse Baudelaire dans une vaporeuse rêverie dédiée à l’une de ses muses les plus fameuses, Jeanne Duval, où l’âme fiévreuse du poète tente désespérément de dompter - par d’incandescentes incantations -  un amour passionnel, source de souffrance, qui l’emporte dans un exotique voyage des sens. « A te voir marcher en cadence, / Belle d'abandon, / On dirait un serpent qui danse / Au bout d'un bâton ». Le corps désiré devient cette vénéneuse étoile qui consume l’inspiration. Une fleur du mal plantée à même le cœur d’où se libère le vin amer des amours vagabondes. Le corps, suggéré, sublimé, fantasmé, est donc à l’origine de bien des mots ; maux que l’on n’hésite pas à soigner dans l’atmosphère éthérée de Paradis artificiels…

De gracieuses arabesques en rondes festives, de frêles silhouettes en vénus callipyges, de lignes sculpturales en mouvements expressifs, de traits abstraits en vibrantes esquisses, de fantomatiques absences en joyeuses sarabandes, le corps met en scène aussi habilement les passions humaines que les tragédies divines ; transfigure la chair en traduisant la fragilité, la force et la grâce de l’humain dans son irrépressible ambition d’embrasser, de défier et d’investir l’espace ; sublime transcendance qu’on appelle la vie. Cette sauvage nécessité de traduire son énergie - aussi primitive qu’universelle -  habite les créations de tous horizons au mépris des disciplines, des frontières et des soubresauts de l’histoire de l’art. Alors, osons une hypothèse audacieuse : et si l’art n’avait pour autre mission que de représenter l’essence des êtres, cette mystérieuse vibration des corps ?

Sa représentation semble ainsi intimement liée à l’art : de l’art pariétal aux avant-gardes en passant par les mystères du Verbe qui se fait chair dans le dogme de l’Incarnation, le corps n’a cessé d’être stylisé, idéalisé, magnifié, fragmenté, hybridé, déstructuré, géométrisé, défiguré, disloqué, hybridé. Objet de bien des scandales, au centre de nombreuses polémiques et controverses, victime de censure, son caractère subversif n’est plus pas à démontrer. Car le corps reste éminemment politique : liberté de disposer de son corps, liberté d’en faire un territoire de pensée, liberté de ne pas répondre au diktat des normes, ou liberté de l’afficher à la face du monde. En cela, il s’inscrit au cœur de la modernité et la manière pour les artistes de le faire entrer dans leurs créations fait écho aux interrogations qui traversent la société : de l’indignation née de l’Olympia de Manet qui substitue le nu réaliste aux canons esthétiques traditionnels, en passant par la révolution cubiste, l’art brut ou le travail de Giacometti et Bacon, la mise en scène du corps n’a cessé d’ébranler les carcans sociaux. Au point, pour l’artiste de faire corps avec l’œuvre. Des Drippings de Pollock aux empreintes de corps des modèles-pinceaux de Klein, l’objet de la représentation ne cesse se dissoudre dans le processus créateur lui-même pour se focaliser sur la pulsion, l’énergie, l’identité, brisant net l’unité du sujet conscient. Un thème inépuisable !

Sage comme une image, dit-on. Et pourtant. Rares sont les œuvres qui nimbent d’une flamme orgueilleusement sensuelle si intense les regards, bijoux froids où se réveillent ces âmes endormies. Beautés diaphanes ? Muses tentatrices ? Nymphes mystérieuses ? Déesses endormies ? Idoles sacrées ? Voici toute une mythologie faite de funambules célestes qui  jouent sur la corde du désir ; nos paupières scellées d’un rêve crépusculaire peuplé d’opalescentes muses lucifuges. Face au travail de LiliROZE, le doute n’est pas permis, Prométhée a volé le feu sacré pour embrasser ce panthéon élégiaque qui flatte la rétine d’une délicate poésie des corps ; réminiscence charnelle de parades englouties.

Dans ces capiteux clichés, la lumière se fait buissonnière, les clairs obscurs palpitent d’éternité. L’épaisseur des ombres porte au firmament les formes voluptueuses qui étincellent dans un noir d’exil.  Nous voici devenus ces orpailleurs fous venus capturer ces astres du vent qui menacent de s’évanouir dans un froissement d’étoffe pour les offrir au ciel ; lavant les sables aurifères de nos souvenirs pour en extraire de divins chagrins. Qu’il est doux de réveiller en soi cette mélancolie qui laisse la liberté de rêver ses idylles, de pleurer ses espoirs, de compter éperdument les trésors dilapidés. Alors que les images scandent un mystérieux chant d’Eros, une chose reste certaine : on ne crée jamais qu’au rythme des secousses de son cœur.

Alors que les arbres à demi nus griffent le ciel automnal de Paris, une nouvelle onde sensuelle traverse les vénérables pierres de la Galerie. De ténébreuses odalisques – frondeuses mais fragiles - prennent la pose alanguies ; belles d’indolence posées comme autant d’étoiles errantes sur le grain crayeux de la toile. Ces nouvelles Ève saisies dans leur intimité – fières et incendiaires - nous emportent par d’envoûtants sortilèges dans un cortège de grâce nimbé de mélancolie. Désirs troubles, pulsions dangereuses ? « L’art n’est jamais chaste, on devrait l’interdire aux ignorants innocents, ne jamais mettre en contact avec lui ceux qui ne sont pas suffisamment préparés. Oui l’art est dangereux. Ou, s’il est chaste, ce n’est pas de l’art » prévient Picasso. Inutile de revenir sur cette certitude à la découverte des œuvres d’EkAT qui transmettent ce vertige des sens, cet abîme sensible, cette suave alchimie traduisant la tendresse et la sensibilité de l’humain dans ses instants d’abandon. Les étoilements de matière deviennent d’oniriques abysses, de délicates marbrures engagent à d’hasardeuses escapades ; une force tellurique se dégage de la matière brute.

Pourtant, on est doucement saisit par un étrange vague à l’âme. Ces belles de jour ne vont-elles pas s’éparpiller en de mystérieuses constellations la nuit tombée ? Savent-elles que nous les admirons ? Elles l’ont certainement deviné et nous mettent au défi d’affronter leurs regards. Les paroles d’une mélodie nous reviennent en tête « Le jour se lève, la fièvre prend fin / M'aimeras-tu demain ? Et mes lèvres posées sur tes mains / M'aimeras-tu demain ? ». Alors, on s’interroge. Dans le sillage de ces créatures insaisissables ne risque-t-on pas de trouver des trousseaux de cœurs brisés ?

Quant à représenter le corps en action, cela reste un défi permanent. La dynamique des gestes, la tension des corps, la souplesse des impulsions et l’éphémère sensation de défier l’apesanteur tel Icare qui aurait dompté – divin mirage ! - les rayons du soleil ; ne cessent de frapper l’imagination par la pulsion de vie et d’énergie qui s’en dégagent. « Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, même quand elle marche on croirait qu’elle danse » s’emporte Baudelaire. Le corps se met au diapason de forces primitives qui débordent le cadre de la raison. « C'est le corps, et, essentiellement celui de la femme qui m'inspire... Le corps en mouvement, en souffle, en disparitions et apparitions » énonce l’artiste Ewa Hauton dont l’œuvre entière – magnétique et puissante -  est dédiée au corps et au mouvement.

L’artiste mélange encre et peinture de manière brute et délicate à la fois et s’amuse sur de grands formats qui lui permettent de déployer le geste. La toile devient cette arène magique où naît une ivresse de liberté et de transgression. « Danser est le fin mot de vivre et c'est par danser aussi soi-même qu'on peut seulement connaître quoi que ce soit : il faut s'approcher en dansant » préconise Dubuffet. Le corps s’élance, il est équilibre et élégance. Les gestes se prolongent en dehors du même cadre dans un élan irrésistible. N’essayez pas, vous ne pourrez les contenir mais laissez-vous emporter par l’audace et la vitalité. Il faut s’y abandonner corps et âme 

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Metropolis
Françoise Chadelas
Daniel George
Pascal Sonnet
01/03/2018 - 31/03/2018

Métropolis : l’Homme au cœur des villes-mondes.
Les métropoles tendent à s’imposer comme le lieu de vie principal de nos sociétés, et c’est donc naturellement qu’elles se sont érigées comme l’objet de toutes les attentions, de toutes les interrogations, véhiculant tout un imaginaire social. Comment bat le cœur de ces
métropoles s’interroge l’écrivain, le poète, le réalisateur ou le peintre ? Fritz Lang expliquait par exemple que Métropolis était né de sa rencontre avec les gratte-ciels New-Yorkais : « Les
immeubles semblaient être comme un voile vertical, scintillant et très léger, comme un décor luxueux, suspendu dans un ciel sombre pour éblouir, distraire et hypnotiser ».

Miho Hirakawa

Quand Paris Murmure...

01/02/2018 au 28/02/2018

 

Ici, le temps a cessé de s’enfuir depuis belle lurette pour dicter fièrement son œuvre si poétique et cruelle ; parcheminant les murs d’une délicate décrépitude. Doux terrain de jeu pour une partie de cache-cache où, mauvais joueur, il est certain de sortir victorieux.

Ici, la mélancolie a doucement fané la flamme fragile de l’instant et regarde l’avenir avec un sourire amer, comme pour lui signifier qu’il n’est pas le bienvenu. C’est un intrus indélicat qu’on rejette jalousement de l’autre côté du trottoir comme un amant ayant trahi.

Ici, le regard ne suffit pas, les paupières sont scellées de nostalgie, gorgées de souvenirs évanouis. C’est le cœur qui parle et qui bat : sentez-vous ces couleurs joliment écaillées que des lambeaux d’enseignes s’entêtent à rattacher à la réalité ? Entendez-vous la plainte des murs constellés de salpêtre qui s’affaissent peu à peu comme éreintés par le spectacle épuisant des minuscules drames humains ? Et cette porte de guingois, avez-vous un jour posé la main sur son lourd heurtoir rouillé –  triste cicatrice d’un temps révolu -  qui semble sonner le glas des vanités modernes ? Avez-vous recueilli les confidences de ce réverbère chancelant, tatoué de message d’amour éventés, qui semble défier la postérité comme un général d’armée fatigué ? Et cette ravissante cour pavée ponctuée de mousses belliqueuses, de quel mystérieux sortilège est-elle prisonnière pour être condamnée à la solitude ? Que dire de cet escalier qui ploie comme un saule sans âge, témoin discret mais attentif aux ombres de nos pas qui s’égrainent comme la pluie ruisselle en tresses épaisses sur les façades d’automne.

Ce monde est fragile. On pense à un poème de Verlaine : « La lune plaquait ses teintes de zinc/ Par angle obtus. / Des bouts de fumée en forme de cinq /Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus. / Le ciel était gris. / La bise pleurait / Ainsi qu’un basson       / Au loin, un matou frileux et discret / Miaulait d’étrange et de grêle façon ». Ce lieu existe. Un lieu où d’étranges songes éthérés – vestiges de parades endormies - tiennent lieu de mythologie. Un lieu où l’éphémère murmure des façades pétries d’allégresse tient tête à l’éternité. Ce lieu existe. C’est Paris. Le Paris de la peintre Miho Hirakawa qui dans cette exposition intitulée « Quand Paris murmure…» nous révèle le mystère d’une vie parisienne dont le feu s’éteint peu à peu dans des couleurs mordorées, cabossées par le temps, menacées par les cendres grises de la modernité. « Respirer Paris, cela conserve l’âme » disait Hugo !

Rares sont les artistes qui comme Miho Hirakawa donne à voir le temps qui passe et l’anéantissement du présent qui, outré, nous révèle ces ruelles tendues d’amertume et de mélancolie ; splendides arabesques de formes écorchées. Le secret de l’harmonie miraculeuse de ces façades débraillées nous apparaît simple et majestueux. Ce volet dégondé, cette cheminée altière, la fenêtre biscornue, une gouttière branlante, proposent -  par la beauté de la peinture posée sur la toile en touches épaisses - une musique de formes typiquement parisiennes qui résonne gaiement à l’oreille et à l’œil. On pense alors à Hemingway : « Il n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en garde tous qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre (…) Paris valait toujours le déplacement, et on recevait toujours quelque chose en retour de ce qu’on lui donnait ». Paris est une fête…

La succession des toiles se regarde avec gourmandise comme une incantation ravivant un monde englouti où les façades défraichies seraient d’autant de paravents magiques ouvrant notre imaginaire sur mille et une chimères dont elles gardent jalousement le secret.  « Il semble que l’on voyage en rêve dans une cité du passé, habitée seulement par des fantômes qui la peuple sans l’animer » écrivait Gérard de Nerval. Alors, les murs tiennent lieux de miroirs fissurés reflétant les enchantements, les drames, les amours, les peines dont ils ont été les complices indirects. « Que sont mes amis devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant aimé / Je crois qu’ils sont trop clairsemés ; / Ils ne furent pas bien semé : / Et ont failli » s’écrie, fataliste, le poète Rutebeuf.       

Grâce à l’art de Miho Hirakawa, tout ceci est pourtant bien réel. La beauté de ces murs parisiens, on la ressent plus que l’on ne la regarde dans les yeux. La matière dansant sur toile devient croyance. Le rythme les aplats jetés sur la surface sature l’espace d’émotion. Une apothéose de gris, de brun, de carmin semble avoir été saisie par le bonheur du promeneur. Le charme suranné de ces ruelles éteintes, mangées par l’oubli, nous remplit d’un bonheur enfantin. Le quatrain de Queneau resurgit : « Le Paris que vous aimâtes / N’est pas celui que nous aimons / Et nous nous dirigeons sans hâte / Vers celui que nous oublions ». Les compositions intimes, saisies sur le motif, nimbées d’émotion envoutent par leur humanité. Le souvenir ému du  « Paris artistique et pittoresque », d’Eugène Atget rejaillit. On jurerait avoir reconnu les contours imprécis d’un « Graffiti » - gravé dans le plâtre tendre d’une coursive ombrageuse - qu’affectionnait tant Brassaï.  

Dans sa Rêverie à Paris, George Sand relevait : « Il y a dans l’air, dans l’aspect, dans le son de Paris, je ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point ailleurs. C’est un milieu gai, il n’y a pas à en disconvenir. (…) descendez dans la rue, suivez les quais ou les boulevards, traversez les jardins publics ». L’ordre est intimé. Alors, suivez Miho. Elle est Paris !

Françoise Hillemand :
Pulsations
Murmures Parisiens
05/11/2017 - 25/11/2017
Antonio Domingues
Daniel Karila-Cohen

« Le métier de photographe, on est entre pickpocket et funambule », aimait à répéter, goguenard, l’œil du siècle, Henri Cartier-Bresson. Heureux que nous sommes d’avoir pris en flagrant délit, dansant sur sa corde, une artiste photographe, Françoise Hillemand, qui se propose d’explorer l’âme des villes ! Exercice d’équilibriste s’il en est du fait de la richesse du sujet : les métropoles tendent à s’imposer comme le lieu de vie principal de nos sociétés, et c’est donc naturellement qu’elles se sont érigées comme l’objet de toutes les attentions, de toutes les interrogations, véhiculant tout un imaginaire social.

Comment bat le cœur de ces métropoles s’interroge l’écrivain, le poète, le réalisateur ou le peintre ? Fritz Lang expliquait par exemple que Métropolis était né de sa rencontre avec les gratte-ciels New-Yorkais : « Les immeubles semblaient être comme un voile vertical, scintillant et très léger, comme un décor luxueux, suspendu dans un ciel sombre pour éblouir, distraire et hypnotiser ». Cette inspiration se retrouve dans la série Pulsations de notre auteur photographe : chimères d’asphaltes, panthéons de béton, volutes d’acier, arabesques cristallines - mêlées à l’incessant tohu-bohu des véhicules auquel s’ajoute le joyeux pêle-mêle des passants – forment d’impressionnantes arcadies urbaines, vision syncopée d’une modernité intemporelle. Certes, en contemplant cette série on se prête à rêver à ces différents théâtres d’ombres et de lumières qui accompagnent au jour le jour les passions, les drames, les joies, les défis de nos vies, de New York à Hanoi, de Chicago à Mexico. Mais la série met également en relief cette évidence : les métropoles sont ces personnages éminemment photogéniques - dotés chacun d’un caractère bien trempé - qui donnent ce supplément d’âme aux comédies humaines. Ainsi, s’il on s’en tient à la facétieuse définition donnée par Cartier-Bresson, la « photographe pickpocket » saisit ici cette vibration, dérobe ce rythme, subtilise le mouvement si caractéristique de ces « villes mondes » pour nous le restituer à la manière d’un illusionniste. Voyez vous, entendez vous ces pulsations, ce tempo septentrionales qui nous vient du bout du monde ?  

Coté « funambule » cette fois, Françoise Hillemand nous propose une série en noir et blanc réalisée au sténopé intitulée Murmures parisiens. Si selon le mot d’Hugo, la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste, c’est avec une chaude nostalgie qu’on se laisse emporter par cette vision intime de la capitale. Les rues parisiennes deviennent la métaphore de la mémoire, ce manège l’illustration d’un souvenir d’enfance et cette vision du jardin du Luxembourg une sorte de passé universel ou un présent rêvé. Dans cette vision minérale de Paris, on se prête à regarder un roman de Modiano. Le flâneur des villes, Walter Benjamin, intitulait son récit sur la capitale : « Paris, la ville dans le miroir ». Traversée par la Seine, la ville se reflète éternellement dans ses flots: « C’est elle le grand miroir toujours vivant de Paris ». Ici, « la funambule photographe » nous invite à découvrir pas après pas, grains après grains, à la manière d’un Haïku photosensible, l’âme éternelle et miroitante de la ville lumière.

Parfois, l’objectif tient lieu de kaléidoscope fantasque et le photographe se confronte à la couleur ; exercice délicat s’il en est puisqu’il dépend d’une fragile mais capricieuse chorégraphie d’ombres et de lumières. Le fugace le dispute à l’éphémère ; le furtif se joue de l’instant décisif.

« Il ne faut pas approcher de la couleur comme on entre dans un moulin, (…) il faut une sévère préparation pour être digne d’elle », avertit sentencieux le fauve Matisse tandis que le peintre James Ensor, plus trivial, rapportait une étrange querelle de voisinage : « Mesdames les couleurs mal placées se disputent à outrance, en voisines terribles, difficiles. La guerre interminable des deux roses dure encore. Mademoiselle Vermillon pousse au noir devant Madame Blanc d’argent, Madame Laque de Chine se fâche tout rouge devant Monsieur Bleu Destrée, Monsieur de Cadmium pousse au canari quand Mademoiselle Bitume coule de source. Pour un rien, MM. les Verts se grisent ou passent au bleu. Madame Rouge anglais et Monsieur du Carmin neutralisent leurs essences. Comment diriger ce beau monde rebelle ? ».

Question essentielle pour le photographe, qui, à la différence du peintre, ne peut jouer avec les pigments sortants de ses tubes de couleurs. Sa palette, c’est le monde, et l’appareil photo devient l’œil au bout des doigts. On imagine aisément les couleurs en bikers rebels faisant vrombir leurs contrastes en tentant d’échapper - en nobles fugitifs - au shérif photographe sur des routes poussiéreuses ; ou bien en accords dissonants mais néanmoins mélodieux défiant malicieusement le chef d’orchestre ; en d’exotiques papillons fuyant narquois l’entomologiste et son filet. Alors, dans cette profusion, comment éviter la cacophonie chromatique ? Il s’agit de trouver un talentueux architecte en la personne de Daniel Karila-Cohen. Cet artiste photographe s’est donné pour objectif de dompter les couleurs, de rassembler les formes dans la lumière. Exquise mission : la rétine se réchauffe au contact de l’ocre d’une rue, le regard s’amuse de flaques de couleurs accrochées aux luminaires narguant les passants, l’œil pétille réveillé par un bleu aérien, notre horizon virevolte et ricoche sur une ombre portée mise au monde par la lumière et bercée de couleurs. C’est tout notre être qui vibre, tel le percussionniste qui endiable le tempo lors d’un dernier rappel.

La couleur permet cette mise en abyme et ce premier contact éminemment bienveillant. Reste que les photographies de Daniel Karila-Cohen mérite toute notre attention, construites comme autant de petits théâtres précaires, parfois surréalistes, parfois humoristiques ou poétiques. Cette tension de l’image a très bien été identifiée par Garry Winogrand : « chaque photographie est le lieu d’un conflit entre la forme et le fond ; l’un menace toujours de recouvrir le second ». L’équilibre est toujours précaire ; la géométrie chancelante. L’influence du photographe Alex Webb irrigue également les compositions de notre artiste. Le photographe de l’agence Magnum évoque même « la souffrance et la joie de la lumière » lors des prises de vue. Etrange paradoxe du photographe pour qui la lumière est sa meilleure allier mais aussi sa pire ennemie, capable de dévorer la couleur ou de disparaître dans la pénombre. Et si la couleur se méritait ? Daniel Karila-Cohen en fait la démonstration avec une série en clair-obscur, teintée de mystère, où le photographe nous entraîne dans un dédale d’escaliers. Plongé dans un réalisme magique, on se met à penser à Lewis Carroll. Va-t-on croiser Alice ? Délicat, le photographe nous laisse à nos songes éveillés alors que le regard ne cesse de filer, par une fenêtre, par une porte, autant d’échappées vers la lumière…

 

Parfois, l’objectif se veut métaphysique. Le photographe Antonio Domingues embrase ainsi d’incandescents brasiers teintés de noir et de blanc qui réveillent en nous une mélancolie primitive. La densité tellurique du noir fait alors vibrer l’innocence du blanc ; les gris parfois tendres, parfois rudes et minéraux engloutissent les formes, les silhouettes. Ces théâtres d’ombres repoussent à jamais les frontières du présent pour pétrifier l’instant et s’en faire l’écho pour l’éternité. Les travaux remarquables, tout en introspection, de notre artiste interrogent ainsi notre mémoire, nos identités pour tendre vers l’universel. Si selon Milan Kundera « la mémoire ne filme pas, la mémoire photographie », alors nos souvenirs, comme nos rêves, diluent doucement les couleurs de nos vies dans une vaporeuse apesanteur – comme des photographies trop longtemps soumises aux morsures du soleil – pour tromper notre esprit transporté dans un orgueilleux vague à l’âme: le temps est pris de remords et la nostalgie surgit. Le bonheur d’être triste en quelque sorte.  Le photographe Jean-Loup Sieff ne disait pas autre chose : « mes photos sont autant de petits cailloux noirs et blancs que j’aurais semés pour retrouver le chemin qui me ramènerait à l’adolescence ».

En véritable alchimiste – les tirages sont le fruit d’un impressionnant travail tourné lui aussi vers la mémoire du médium photographique - l’artiste Antonio Domingues garde le secret mystique de ces absences crépusculaires qui animent l’image. En effet, l’humain brille par son absence, tout semble figé. Pourtant, le photographe se joue de notre esprit et restitue à notre  émoi le sens magique d’une mélodie oubliée, d’une odeur perdue, l’écho de paroles amoureuses, en d’autant de résonances occultes. La présence est silencieuse et perpétuelle. Le parallèle avec A la recherche du temps perdu est pertinent : « une heure n’est plus une heure, c’est un vase rempli de parfums, de projets et de climats… » écrivait Proust.

Dans L’aveuglement, l’écrivain José Saramago qui imagine les conséquences d’une collectivité soudainement frappée de cécité, nous interpelle par cette fulgurance: « Nous avons fait de nos yeux des sortes de miroirs tournés vers le dedans, avec pour conséquence, très souvent qu’ils montrent sans réserve ce que nous nous efforçons de nier avec la bouche ». Peut-on imaginer plus belle allégorie de la photographie où l’image, reflet de l’âme du photographe, nous narre de mystérieuses épopées faisant soudainement rompre les digues de l’émotion. Des éclats de rires resurgissent. De chaudes larmes aussi. Alors les mots, impuissants, s’effacent pour laisser place à ces mythologies de souvenirs et de papiers : Saudade